Pourquoi je suis musulman et libéral

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Wan Saiful Wan Jan, le 8 octobre 2008 - Lorsque je dis à des amis que je suis libéral, ils me demandent : « En étant musulman, comment peux-tu te considérer comme libéral ? L’Islam n’est-il pas une vision complète ? ». Le fait que ces questions sont posées démontre à quel point le terme « libéral » est incompris. Il me faut donc expliquer ici quelques principes du libéralisme et pourquoi je ne vois pas de contradiction entre ma foi et ma vision politique.

L’état de droit

Le libéralisme n’est pas nouveau. Un de ses principes fondamentaux peut remonter à l’idée judaïque et grecque d’une « loi supérieure », à l’aune de laquelle tout le monde, même le souverain, peut être jugé. L’avènement de l’Islam a renforcé ce principe, et conforté l’idée que les souverains ne sont pas la source ultime de l’autorité. Ils sont eux aussi soumis à la loi.

Le libéralisme n’est pas synonyme d’absence de règles et de lois, mais un appel à ce que tout le monde soit sujet à ces mêmes règles et lois, de telle façon à ce que personne ne soit au dessus des lois. Cela est le meilleur garde-fou contre la dictature et le totalitarisme. Les sociétés ne respectant pas l’état de droit favorisent en effet l’instrumentalisation de la loi permettant ainsi à l’élite en place d’imposer au reste de la société un mode de vie, se rapprochant ainsi potentiellement du communisme ou du fascisme et certainement pas de l’Islam.

Un Etat limité

L’état de droit appelle à une égalité entre les gouvernants et les gouvernés. Dans la mesure où les tenants du pouvoir détiennent les clés de la coercition (la capacité de légiférer, de contrôler les forces armées et la police), il est dès lors très important que leurs pouvoirs soient limités. Sinon le cas échéant, ces dirigeants disposant de pouvoirs illimités pourraient instrumentaliser la structure étatique à leur seul profit.

L’Etat, par l’intermédiaire de ses dirigeants, est une institution à laquelle les citoyens délèguent leur autorité pour gouverner. L’Etat tire ainsi sa légitimité et son pouvoir par le biais de ce mécanisme. Mais l’Etat est une institution si puissante que, placée entre de mauvaises mains, il peut devenir dangereux et avilir les populations mêmes qui lui ont conféré l’autorité pour diriger. Pour empêcher la coercition, les pouvoirs de l’Etat doivent être limités, généralement par une constitution écrite qui à la fois définit clairement les fonctions des dirigeants et limite le pouvoir exécutif au moyen de contre-pouvoirs.

L’Islam en tant que religion n’a ne connaît pas le phénomène d’autorité religieuse centralisée ; au contraire, les croyants sont laissés libres de décider pour eux-mêmes en fonction des informations dont ils disposent. La leçon à tirer ici est que ceux qui détiennent l’autorité devraient laisser les populations faire leurs propres choix, et ne pas les forcer à se conformer aux lubies d’une minorité à la tête de la hiérarchie.

Des individus libres

Le concept d’Etat limité implique que les individus sont libres de choisir comment mener leurs vies tant qu’ils ne causent pas de tort au autrui. Le libéralisme considère l’individu comme l’élément le plus fondamental de la société. La société ou « le collectif » ne sont en réalité qu’un regroupement d’individus poursuivant chacun des buts différents. De la même manière que les individus sont libres de s’associer à un groupe ou à une cause, ils doivent être aussi libres de s’en dissocier. Ils ne peuvent être forcés à rester au sein d’une entité collective, ni être forcés de respecter la volonté collective. Cela est en accord avec la notion selon laquelle l’Islam libère les hommes de la servitude de l’Homme pour la servitude exclusive de Dieu. Refuser aux individus leur liberté de choisir contredit donc la position sacrée de Dieu.

Chaque individu doit respecter la dignité de ses pairs quelle que soit leur origine, leur religion, leur sexe. Cela signifie respecter les différences entre individus et ne pas imposer l’uniformité. Cela implique aussi que les individus ont à la fois des droits et des devoirs, comme celui de respecter et d’être respecté par les autres. Mais surtout, le concept de liberté individuelle requiert que l’Etat ne s’immisce pas dans la sphère privée des individus, tant qu’ils ne causent pas de tort aux autres.

L’alternative du marché

Il est bien connu que les libéraux sont en faveur du libre marché. Mais le fondement de cette position a bien souvent été mal comprise. Certains accusent même les défenseurs du libre marché de défendre les inégalités entre riches et pauvres. Cela est faux. Les libéraux défendent le libre marché car il est le seul système économique qui respecte la dignité des personnes. Refuser de donner le choix aux individus, y compris au sein du système économique, est une négation de la dignité humaine et de l’aptitude des hommes à l’auto-détermination.

Certains soutiennent l’idée que l’Etat doit assurer l’égalité dans la société. Ils se trompent, à la fois moralement et de manière pragmatique. En tant que musulman, je pense que Dieu nous a déjà créé égaux. Même si l’imposition d’une égalité économique est moralement désirable, l’expérience montre que l’intervention de l’Etat dans ce but génère plus d’inégalités. Je demeure perplexe lorsque des politiciens soutiennent que la réponse à cet échec de l’Etat est encore plus d’intervention de l’Etat, sous les guises de l’Etat-providence.

Les premiers Musulmans prospérèrent sans une grande intervention de l’Etat. Bien qu’ils aient des lois que chacun devait respecter, celles-ci étaient limitées à la défense et au maintien de la paix. Chaque Musulman était responsable de ses actions. Nombres des compagnons du Prophète étaient des commerçants au sein de marchés globalisés relativement libres. Le Prophète Mahomet lui-même était un commerçant accompli. Ces adeptes prospères du libre marché permettaient d’offrir de nombreux services publics. En effet, les écoles et les hôpitaux à cette époque n’étaient pas gérés par l’Etat. Ainsi à titre d’illustration, par le biais des waqf (fondations privées) des services d’éducation et de santé étaient proposés, les mosquées étaient gérées… Ainsi, ces institutions se révélaient libres libre de toute interférence étatique.

Etre libéral pour moi c’est donc respecter l’état de droit, limiter les pouvoirs de l’Etat, libérer les hommes de la servitude imposée par d’autres hommes, et restaurer des solutions de marché. En tant que Musulman, peut-il en être autrement d’ailleurs ?

Wan Saiful Wan Jan est le Directeur et éditorialiste du Think Tank malaisien Waubebas.org.