L'Algérie : aux sources des blocages

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Le 1er décembre 2007. Nouh El Harmouzi revient sur les causes profondes des blocages en Algérie.

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L’Algérie est un théâtre dans lequel se regroupent tous les ingrédients de la complexité. C’est une zone de tensions et instabilités permanentes qui a été fréquemment exposée à de multiples influences.

Dès le début du VIIIème siècle, l’Algérie, comme l’ensemble du Maghreb, est devenue une province placée sous l’autorité de la dynastie des Omeyades. Après 740, tandis que se multiplient les guerres de succession pour le califat, les Berbères se soulèvent contre l’autorité califale et beaucoup rallient les kharijites, dissidents de l’Islam. Ces guerres de succession et de lutte pour le pouvoir continueront avec l’arrivée des Fatimides, des Almoravides, des Almohades puis de l’empire ottoman. Ibn Khaldun, en fin observateur, a parfaitement décrit cette dynamique en expliquant que ces Etats-dynasties étaient typiquement fondés par des guerriers nomades motivés par la promesse du butin et de la gloire. Les guerriers dominaient, unissaient et organisaient des populations sédentaires puis s’établissaient eux-mêmes. Leurs descendants, élevés dans le calme et le confort, ne possédaient ni les instincts de prédateurs ni le dynamisme qui avaient conduit à la création de leur Etat. Se contentant de préserver leurs gains, ils rendaient leurs Etats vulnérables à la conquête par une nouvelle bande de nomades ambitieuse, prête à travailler pour un ordre socio-économique plus avancé. L’histoire des coalitions de cette région obéissait à la séquence : Conquérants => héréditaires => imitateurs => destructeurs.
Ces siècles de guerres de successions et de domination de différentes dynasties musulmanes du moyen âge et de l’empire Ottoman ont fini par appauvrir et radicaliser considérablement l’atmosphère intellectuelle dans cette région et par dégrader sa situation politique et économique. L’édifice institutionnel se fragilise durant environ neuf siècles d’inculture et de lutte pour le pouvoir, expliquant le déclin de cette civilisation, déclin qui va l’exposer aux envahisseurs extérieurs.

L’Algérie, pièce centrale de l’Afrique du nord, est ainsi colonisée et proclamée territoire français en 1848. Elle accède, après une épuisante et cruelle guerre, à l’indépendance en 1962 en héritant (1) certes, d'une infrastructure urbaine et des équipements publics modernes (2) mais aussi d’un Etat avec des frontières dans une région qui les méconnaissait et qui était fondée sur l’empire et la Oumma (la communauté des musulmans) ; (3) d’un édifice institutionnel et un mode d’organisation complètement nouveaux (puisque le précaire processus d’évolution des institutions précoloniales a été complètement laminé par plus d’un siècle de colonisation) ; (4) de conflits territoriaux (principalement avec le voisin (ou rival) marocain). Le tout dans un climat de guerre civile et d’intenses luttes pour le pouvoir.

Le Prix Nobel de science économique en 1993 et historien Douglass North (2005, p. 174) explique qu’après la grande vague de décolonisation des années 60 et « faute d’un héritage d’auto-administration coloniale et de droits de propriété clairs, l’indépendance a tourné aux conflits violents entre groupes concurrents pour le contrôle du régime politique et de l’économie. Partout, le régime politique a été confisqué et utilisé comme véhicule d’échanges personnels […] il a fallu un demi-siècle pour que l’un de ces groupes concurrents s’impose. Etablir l’ordre est devenu un but en soi, ce qui a abouti à la création et à la perpétuation de régimes autoritaires. »

Dès leur indépendance, les algériens ont été déchirés entre ceux qui voulaient garder l’héritage francophone et la laïcité, et ceux qui souhaitaient un ancrage profond au sein du monde arabe. Le 19 juin 1965 sonnera le début d’une longue série de coups d’Etat. Le premier président algérien élu Ahmed Ben Bella est destitué par le Conseil de la révolution que préside le colonel Houari Boumediene, lequel lui reproche ses méthodes de gouvernement autoritaires !

1. Des choix stratégiques erronés.

L’ère de Boumediene est celle d’un rapprochement avec le bloc de l’Est, d’une véritable soviétisation de la société et de l’économie algérienne. L’Algérie reproduit fidèlement les erreurs commises en URSS et dans ses Etats satellites. Le gouvernement lance la « révolution agraire » et la « gestion socialiste des entreprises ». La nouvelle politique de développement appelait la multiplication des entreprises publiques. On assiste à des nationalisations des secteurs essentiels de l’économie et à une priorité donnée au développement de l’industrie lourde au détriment d’autres secteurs fondamentaux tels que l’agriculture et les services. Les banques sont nationalisées et la planification centralisée est instituée. La stratégie de développement adoptée est principalement fondée sur la croissance du secteur pétrolier et sur celui des entreprises publiques.

La méfiance envers les opérateurs privés et la volonté de les « contenir » a conduit la promotion d’opérateurs publics pour accomplir les tâches jugées « vitales » pour la nation. A terme, cela s’est traduit par des mécanismes de planification centrale, non seulement des investissements en biens publics, mais même par une planification de la production et de la distribution commerciales. Afin de planifier, contrôler tout cet édifice, Houari Boumediene - le Bâtisseur de l’Algérie Moderne comme il se faisait appeler – en bon adepte du socialisme autoritaire – met en place un pouvoir fort, appuyé par l’armée. Le pouvoir algérien – qui s’est construit contre la France – engage à grande échelle des politiques improvisées, mal réfléchies et mal adaptées d’arabisation au nom du nationalisme arabe, un nationalisme qui traversait les pays arabes incarné par l’ami (ou rival) de Boumediene : le leader charismatique Nasser.

2. La trappe du pétrole ou le syndrome hollandais.

Puisque les revenus du pétrole existent, il faut les utiliser pour financer le développement social et économique. C’est la logique du slogan répété par les décideurs algériens « semer le pétrole pour récolter le développement ». Toute la politique économique algérienne s’est ainsi inspirée de ce slogan et s’est axée sur le secteur des hydrocarbures. Ces politiques ont finit par exposer l’économie algérienne à ce que les économistes appellent le syndrome hollandais.

Le syndrome hollandais est apparu en 1970 et fait référence aux difficultés rencontrées par l’économie hollandaise suite à l’exploitation, dans les années soixante, des réserves de gaz naturel du gisement de Slochteren. L’augmentation des exportations produit un excédent commercial. Cet excédent se traduit par une appréciation du taux de change. Importer des biens devient alors plus avantageux que de les produire localement. Il peut alors s’ensuivre une moindre incitation à produire localement dans le secteur secondaire et agricole, ce qui peut produire une réduction de la production nationale et donc une plus forte dépendance aux importations, un accroissement du chômage et une accélération de l’exode rural. Les pays producteurs et exportateurs d’hydrocarbure (ou d’autre ressources naturelles) risquent d’être dépendants de cette source de revenu. Le budget de l’Etat risque d’être essentiellement alimenté par une fiscalité pétrolière. L’économie algérienne - administrée par un pouvoir despotique et corrompu - a été ainsi touchée en plein fouet par le syndrome hollandais.

3. Un despotisme corrompu.

Les marges de liberté concédées par le pouvoir algérien étaient à peu près dérisoires. La diversité n’était que de façade. Tout a été organisé pour assurer la « stabilité » du pouvoir. La société algérienne était encadrée par le puissant syndicat UGTA (Union Générale des Travailleurs Algériens) et par diverses organisations populaires inféodées au FLN (Front de Libération Nationale).

Le colonel Boumediene et son proche entourage étaient ceux qui pouvaient mettre à l’écart les rivaux, accepter l’ascension de personnalités clés et de nouvelles têtes, écraser les barons trop puissants, ménager les apparatchiks du FLN, organiser les mutations, car ils avaient le monopole et la mainmise sur les flux (ressources pétrolières, distribution des commissions, réseaux, police militaire et services secrets redoutables). On a assisté au développement de la corruption, phénomène inévitable dans un pays aussi centralisé. Mais la corruption en Algérie a pris des proportions plus grandes qu'ailleurs : l'importance de la manne pétrolière a d’autant attisé les convoitises et augmenté les tentations. On ne peut récolter le miel sans y avoir trempé le doigt, disait le colonel Boumediene, qui exerçait une véritable régulation politique sur l'attribution de ces commissions. De tels phénomènes existent encore et on continue de parler en Algérie du « général des médicaments », « général de la bière », « général du sucre», etc. Dans la société algérienne, on a coutume de dire que les Etats ont des militaires, mais en Algérie ce sont les militaires qui ont un Etat.

Mis a part quelques soulèvements et manifestations sporadiques (en Kabylie, Kasbah d’Alger, et dans quelques universités) le peuple – manipulé, conditionné, sous-informé, opprimé, paupérisé et dépendant pour sa survie des largesses de l’Etat – n’entrevoyant pas de possibilités d’amélioration ressassait en silence sa misère quand il ne rejoignait pas les rangs (en grossissement progressif) des plus radicaux.

4. Des résultats alarmants qui prépareront la crise des années 1990.

En faisant le choix de l’économie jacobine et planifiée influencée respectivement par 132 ans d’occupation française et les années d’alliance avec l’U.R.S.S, le régime a alourdi le secteur public et la bureaucratie est devenue pléthorique. Les entreprises réalisaient des pertes comptables record. Leur taille les rendait ingérables et risquait d’en faire des « Etats dans l’Etat ». L’appareil de l’Etat soumis au pillage et à l’arbitraire outrancier du pouvoir et permettant de maintenir et de contrôler les systèmes d’allégeance était devenu omnipotent dans l’économie. Rien de ce qui transitait par les circuits officiels ne fonctionnait vraiment. La machine administrative algérienne était bloquée. Cette politique économique (d’industrialisation étatisée, axée sur les industries lourdes, censée entraîner l’ensemble de l’économie) a conduit le pays à une quasi-faillite, accentuée encore par la chute du prix du pétrole en 1986 (qui a amputé de 40 % les recettes de l'Etat). La machine industrielle était très peu performante et tournait à 25 ou 30 % de ses capacités. L'Algérie importait les deux tiers de sa consommation alimentaire et les produits algériens s'exportent très mal (98 % des exportations sont ainsi constituées des seuls hydrocarbures). L'Algérie s'est donc lourdement endettée pour maintenir les niveaux des importations et continuer de fait de distribuer les commissions aux généraux et aux barons du système. Cette économie de rente planifiée a empêché la naissance d'un véritable tissu industriel diversifié, a produit un chômage de masse, a conduit à l’accroissement des inégalités et au creusement des écarts entre la population paupérisée et le régime algérien. L’explosion démographique et l’échec de la politique agricole a entrainé de plus en plus d’algériens dans les villes à la recherche de travail et de logements décent. Ce qui a aggravé la crise du logement (la population algérienne n’est concentrée que dans 3% du territoire national).

La manne pétrolière doublée par la dictature du pouvoir algérien s’est transformée en malédiction pétrolière (une malédiction qui n’est en aucun cas une fatalité puisqu’elle n’a jamais touché l’Etat de l’Alaska même si 90 % de son budget provient des exportations des hydrocarbures). Cette rente permettait au gouvernement de prélever des taxes et des commissions et de les distribuer sous forme de revenus pour financer les alliances, marchander les influences, acheter le silence et la connivence. Des bénéficiaires de telles rentes finissent par constituer des groupes de pression entravant toute tentative de réforme. Les revenus des hydrocarbures permettent de répondre aux besoins les plus criants de la population mais, en même temps, retardent les indispensables réformes.

L’absence de réformes dans un contexte de précarité et d’oppression extrême doublé d’une ignorance institutionnalisée va préparer le pays à la crise des années 1990.

5. Les manipulations du pouvoir qui vont ouvrir la boîte de Pandore.

Le règlement de compte entre les clans militaires concurrents pour contrôler le pouvoir (et se débarrasser définitivement du clan adverse) va précipiter le pays dans le chaos à partir des émeutes du 5 octobre 1988. Tout a été minutieusement organisé pour susciter les manifestations et inciter les algériens à descendre dans les rues afin de bouleverser la configuration du pouvoir. L’Algérie s’est embrasée, l’Etat de siège et le déploiement de l’armée furent déclarés et la répression fut violente (500 morts, arrestations et tortures massives).

Les islamistes vont se précipiter sur l’occasion et récupérer les manifestations en surfant sur le mécontentent populaire. Le FIS (Front Islamique du Salut) qui fédère différentes mouvances religieuses jusqu’alors clandestins) entrera en scène politique ainsi qu’une soixantaine de partis après autorisation du multipartisme à la suite des sanglantes manifestations d’octobre 1988. L’autre conséquence majeure de ces manifestations est le discrédit du parti unique algérien (FLN), le limogeage de plusieurs généraux appartenant à la vielle garde du FLN et la victoire des généraux appelés dans le cercle du pouvoir « les enfants de troupe ». L’objectif de cette nouvelle garde – en manipulant et instrumentalisant les islamistes pour détruire la vieille garde et accaparer le pouvoir – était partiellement atteint.

6. L’entrée en scène des religieux

Récupérant le malaise politique et social profond de la société algérienne le FIS ne tardera pas à s’imposer comme acteur dominant sur la scène politique algérienne. Lors des élections locales de 1990, premières élections libres en Algérie, le FIS avait remporté 953 communes sur 1539 et 32 wilayas (provinces) sur 48. Le 26 décembre 1991 a eu lieu le premier tour des élections législatives. Le FIS obtient 188 sièges sur 231, soit près de 82%. Tous les indicateurs donnaient le FIS (qui déclarait que la démocratie est impie et envisageait l’instauration de la charia et d’un Etat islamique) gagnant au deuxième tour des élections législatives.

Le processus électoral est annulé, le FIS est dissout, subit une forte répression, ses dirigeants sont incarcérés et nombreux de ses militants sont torturés et déportés dans le sud. Les islamistes se lancent dans la lutte armée et dans la clandestinité : c’est ainsi que se forment les premiers maquis. Le GIA (Groupe Islamique Armé) voit le jour ; ses activités se caractérisent par la violence, les attentats et par une position intransigeante exprimée dans sa devise « pas de dialogue, pas de réconciliation, pas de trêve ». Jusqu’à ce jour un grand mystère entoure la prévenance et l’origine des financements et des armes du GIA. On parle de fonds Wahhabites saoudiens ; de généraux algériens pour entretenir la révolte et légitimer leur pourvoir ; de la CIA pour « acheter » la paix avec le GIA et éviter que les gisements stratégiques du sud – exploités par des groupes américains – soient attaqués. Le plus étonnant c’est que les attentats n'ont jamais lieu vers les puits de gaz ou de pétrole. De plus, les exportations d'hydrocarbure n'ont jamais diminué pendant cette période du conflit.

7- Les généraux garants du « respect des institutions ».

Les généraux sont présentés comme des sauveurs dont l’objectif est de préserver la société, la « démocratie algérienne » et d’éviter que la menace islamique, le scenario iranien ou afghan ne se propage en Afrique du nord et dans la région du Sahel. Craignant de revoir ces scenarii s’appliquer dans une région aussi stratégique que l’Afrique du Nord, les métropoles occidentales n’ont condamné que du bout des lèvres et timidement les manipulations et le coup d’Etat des généraux qui détiennent tout les leviers du pouvoir économique, politique et militaire. Pire encore, les aides économiques étrangères et la livraison du matériel militaire ne se sont jamais interrompues. Une longue et très sanglante guerre civile éclate avec comme conséquence majeure 100.000 victimes selon les autorités officielles et 250.000 selon les opposants en exil. Malgré l'impunité et les violations des droits humains (pratique systématique de la torture, harcèlement et poursuites judiciaires ciblant les défenseurs des droits humains), la France, l'UE et les États-Unis, ont exprimé des indignations très difficilement audibles.

8- L’Algérie d’aujourd’hui.

L’Algérie du XXIème siècle continue d’être le théâtre de multiples agitations et convulsions internes qui résultent d’un conflit permanent entre réforme et conservatisme. La mise en œuvre de réelles réformes économiques et politiques rencontre des difficultés de toutes sortes. Les mêmes difficultés – a peu de choses près - que celles qui existaient auparavant.

L'opacité, la propension à fomenter des conflits et à alimenter des foyers de tension sont restés le mode de fonctionnement du régime. Un régime ne se maintenant que grâce à l’état d'exception (instauré depuis 1992) et ne tenant que par un équilibre précaire du pouvoir entre le clan des « éradicateurs » et celui des « conciliateurs ». Contrairement aux « éradicateurs », les « conciliateurs » sont favorables à un pacte et une conciliation avec les islamistes.

Les « conciliateurs » (ou conservateurs) à la tête du régime algérien actuel s’appuient principalement sur un réseau d’alliances entre les nationalistes et le courtant islamiste. Abdel Aziz Bel Khadem, le Premier ministre actuel, secrétaire général du puissant FLN incarne ce courant. Il a été le cerveau et l’artisan de la mobilisation des conservateurs pour la réélection de Président Bouteflika en 2004 pour un deuxième mandat présidentiel.

Le bras de fer entre le Président élu et le clan des « éradicateurs » (tendance laïque pure et dure des militaires) s’est soldé par la démission du chef de l’armée, le Général-Major Mohamed Lamari. Le départ du chef de file des « éradicateurs » a permis au clan opposé des « conciliateurs » de rependre les commandes de l’armée. Mais l’équilibre des rapports force a été scrupuleusement maintenu entre les deux clans par le maintien des généraux Mohamed Mediane et Smaïn Lamari à la tête du très redouté Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) ou ce que les algériens appellent : « S.M » (sécurité militaire). Mohamed Mediane alias « Toufik » est quasi-inamovible et est aux commandes du DRS depuis 17 ans. Rappelons qu’en Algérie, le DRS est le principal organe de la police politique, noyau dur de la répression et du verrouillage du système politique. Le DRS est capable d’influencer tous les pouvoirs possibles : intérieur, gendarmerie, judicaire, extérieur, militaire, économique, diplomatique, syndicats, medias, etc. Ainsi le départ du patron de l’armée dans une discrétion scrupuleusement entretenue montre que sa démission n’est qu’un rééquilibrage des rapports de force des clans au sein du pouvoir n’impliquant aucun changement structurel du système politique. Un système qui a pu néanmoins, grâce à la loi de « la concorde civile », réduire considérablement la violence et ipso facto le nombre de civil assassinés. Pendant les dernières élections législatives de mai 2007 la population algérienne en se mobilisant faiblement – un taux de participation de 35,5 % - a clairement manifesté son mécontentement et son rejet du système.

Sur le plan économique, les résultats sont médiocres vu le potentiel de l’économie algérienne.

Les réserves en devise issues de la manne pétrolière (estimées à 90,96 milliards $ en juin 2007) ont permis une croissance de 6% par an du PIB entre 2003 et 2006. Combinés à un taux d’inflation inférieur à 3 %, ces facteurs ont permis au pouvoir algérien de rétablir les équilibres financiers extérieurs en réduisant drastiquement l’endettement extérieur (estimé à 4,6 milliards $ en juin 2007) et de renflouer les caisses des banques publiques. En 2006, et grâce aux recettes des hydrocarbures (qui constituent plus de 75% des recettes budgétaires) les autorités ont multiplié les remboursements anticipés de la dette. Certains observateurs estiment aussi que le pouvoir a défendu ce désendettement en estimant que, faute de stratégie claire du gouvernement, les fonds remboursés seront autant de fonds non gaspillés dans des importations de biens de consommation ou dans des projets à rentabilité incertaine. L’autre objectif serait d’éviter des pressions inflationnistes qui résulteraient d’une grande disponibilité des liquidités.

Le grand travail textuel qui a été fait au niveau des institutions depuis les années 1990 n’est pas suffisant pour remettre le pays sur de bonnes bases.

Voici quelques indicateurs de la santé de l’économie algérienne comparée avec ses deux voisins non exportateurs d’hydrocarbures.

  Algérie Maroc
Tunisie

Population

(milliers en 2006)

32 930 33 241 10 175

Espérance de vie

(années en 2006)

73,3 70,9 75,1

Développement humain

(IDH 2007/2008)

104ème position 126ème position 91ème position

Utilisateurs d'internet

(‰ habitants en 2005)

58 153 95

Livres publiés

(titres en 1999)

133 386 1 260

Armée de terre

(milliers en 2004)

291 (dont para militaires: 180) 175 27
PIB (millions de $ en 2006) 114,7 57,3 30,3
PIB par habitant ($ 2005) 3 112 1 711 2 860
Croissance annuelle (% en 2006) 3 7,3 5,2
Investissement (FBCF en % du PIB en 2005) 30 26 23
Taux d'inflation (% en 2006) 2,6 (estimation) 3,4 (estimation) 4,5 (estimation)
Dépense publique Education (% PIB) 4,8 (1996) 5,0 (2000) 6,8 (2000)
dépense publique défense (% PIB en 2005) 3 4 1
Sources : voir bibliographie.

Des secteurs entiers (textile, mécanique) demeurent sinistrés. L’agriculture et l’industrie, hors hydrocarbures, sont les secteurs qui participent le moins à la croissance globale et ne contribuent plus qu’à 5.3% du PIB en 2006. Les privatisations, relativement impopulaires, piétinent. Le puissant syndicat UGTR, craignant de perdre son pouvoir et son influence, est réticent à tout projet de privatisation des entreprises publiques pourtant très déficitaires. Plus de 200 entreprises d’État sont en faillite mais demeurent en activité et des dizaines d’autres ne tiennent que grâce au plan de relance (Programme triennal de soutien à la relance économique 2001-2004, 7 milliards $). Le taux d’inflation commence à augmenter en 2006 suite aux augmentations des salaires.

L’argent des hydrocarbures qui renfloue les caisses de l’Etat a permis aux dirigeants algériens de reporter le processus de privatisation du secteur bancaire (la Banque Populaire d’Alger), de retarder les réformes critiques d’un système juridique bureaucratique, inefficace et illisible, de négliger l’indispensable ouverture de l’économie et la diversification du tissu industriel algérien (investissements hors secteur des hydrocarbures). Bref, la manne pétrolière - prodigieuse mais pas éternelle - aux mains d’un pouvoir répressif, rentier et corrompu a condamné la société algérienne à l’immobilisme.

Ces conditions de bureaucratie et de pression fiscale excessive ont fourni le terreau idéal au développement d’une économie informelle estimée à 35% du PIB en 2006. Un nombre croissant d’algériens (estimé à 1 million en 2006) travaille et se réfugie dans ce secteur informel ou ce que les algériens appellent « trabando ». Une nouvelle catégorie de commerçants a vu le jour : les « islamo-businessmen », catégorie essentiellement composée d’anciens membres du FIS et du GIA repentis et convertis au commerce.

  Algérie Maroc
Tunisie
Temps nécessaire pour créer une entreprise 24 12 12
Transfert de propriété (nombre de : jours;procédures - Exemple: Norvège 3 jours et 1 procédure) (51;14) (47;8) (49;5)
Taux d'imposition totale (en % des bénéfices en 2006) 72,6 53,1 61
Indice de compétitivité (position 2007) 81ème position 64ème position 25ème position
La qualité de l'environnement des affaires (position 2007) 120ème position 75ème position 33ème position
Indice de liberté économique (2005) 124ème position 107ème position 69ème position
Facilité à faire des affaires (2006) 125ème position 129ème position 88ème position
Indice de corruption (2007) 99ème position 72ème position 61ème position

Sources : voir bibliographie.

En bon adepte des vieux remèdes Keynésiens teintés d’un islamo-socialisme, le gouvernement de monsieur Bouteflika lance un énième plan de relance baptisé le Programme complémentaire de soutien à la croissance PCSC (2005–2009) initialement estimé à 60 milliards de dollars, réévalué (suite à la montée du prix du pétrole) à plus de 140 milliards $. Ce PCSC permettrait au pays de se doter de grandes infrastructures économiques et sociales. Des travaux d’envergure concernant l’autoroute Est-Ouest (1 200 km) ont été lancés, ainsi que des travaux ferroviaires sur des distances de voies analogues. Le programme vise aussi la construction d’un million de logements, la construction de mille écoles, du métro d’Alger, de barrages, de stations d’épuration, de 34 tribunaux et de 51 établissements pénitenciers. Le gouvernement envisage de faire passer le taux de chômage en dessous de la barre des 10% d’ici 2009.

L’histoire des remèdes Keynésiens et des politiques des grands travaux basés sur le BTP montre que la dynamique de création massive et artificielle d’emplois via le secteur public a peu de chance de se maintenir sur le long terme et peine à se faire relayer par une croissance économique durable. En plus il est tout à fait légitime de s’interroger sur le montant qui sera « réellement » investi sur les 140 milliards $ dans un pays où la pratique de la corruption et du détournement de fonds sont monnaie courante.

Il est aussi intéressant de rappeler que le projet de construction de la 3ème plus grande mosquée au monde (3 milliards $) et le plan quinquennal de 140 milliards $ « coïncideront » avec la fin du deuxième mandat de la présidence de Bouteflika. Une présidence traversée par des règlements de compte et des conflits violents entre le clan des « éradicateurs » et celui des « conciliateurs » pour le maintien et la conquête du pouvoir. Les convoitises on été attisées par des doutes sur l’état de santé (précaire) du président Bouteflika et sa capacité à finir son mandat. Les observateurs de la société algérienne affirment que celui-ci (en cas d’incapacité de briguer un 3ème mandat) préférera céder sa place à son bras droit, le premier ministre actuel, le secrétaire général du FLN, et le porte drapeau des conservateurs-« conciliateurs » Abdel Aziz Bel Khadem.

Au lendemain de l’hospitalisation à Paris du président Bouteflika en décembre 2005, les puissants généraux Khaled Nezzar et Mohamed Lamari - membres clés du clan des « éradicateurs » - se sont déplacés à Rabat pour négocier avec l’ambassadeur Algérien, l’influent général Larbi Belkheir. Ont-il parlé et/ou préparé l’après Bouteflika ? Quel sera leur nouveau plan pour empêcher l’accession d’un « conciliateur » au pouvoir ? Tout est une question de temps…

9. Le coût élevé de l’immobilisme et de la résistance au changement.

L’existence de situations de rentes acquises contribue à la perpétuation du statu quo puisque les relations de pouvoir se figent autour de certaines institutions. Le processus de changement, porteur d’incertitudes par définition, susciterait l’hostilité des organisations privilégiées, qui s’y opposeraient puisque pénalisées.

Levallois (2002) attribue – à juste titre – le refus du changement dans le monde Arabe à l’existence de situations de rente disproportionnées et au fait que certaines factions ne sont pas prêtes à abandonner leurs avantages. Les changements se heurtent à l’opposition de l’armée et/ou des politiques dont les intérêts sont contradictoires avec ceux de la société civile. Le changement est perçu comme nuisible.

Dans une région où « perdre le pouvoir signifie souvent du même coup perdre la vie pour l’individu ou sa communauté » (Da Lage, 1994), la stabilité (synonyme de rigidité) est plus encouragée que le changement. La condition sine qua non pour réussir le changement serait de faire en sorte que « les parties [les organisations privilégiées] ne pensent pas qu’un compromis compromet leurs intérêts vitaux » (Leca, 1985).

L’expérience nous a montré que tous les régimes arabes seront confrontés un jour au l’autre à l’impérieuse obligation de rompre avec les décennies de verrouillage, d’immobilisme et de mauvaises pratiques (prédation, népotisme, mauvaise gouvernance...). L’expérience nous montre aussi que cette démarche est rarement volontaire mais au contraire, elle finit par s’imposer par (1) des facteurs externes : les organisations internationales, les institutions financières, les médias, des Etats (voir le projet américain du « Great middle East »), (2) par d’autres facteurs internes, en particulier par les revendications de la jeunesse. L’inévitabilité du changement est une loi de l’histoire que les décideurs ignorent (ou font semblant d’ignorer).

L’altération des règles économiques et politiques peut faire des gagnants et des perdants et il est essentiel pour réussir le changement de savoir qui ils sont, quel poids ils pèsent dans le processus politique, économique, et culturel ; et donc à quel point les perdants potentiels pourraient faire obstacle aux modifications proposées. S’il n’est pas toujours possible de parvenir à une solution où tout le monde est gagnant, une prise de conscience lors des décisions des coûts et des bénéfices du changement est susceptible d’atténuer les oppositions. La recherche du compromis – en négociant les coûts et les bénéfices des gagnants et des perdants – est capitale pour trouver des solutions pacifiques et durables.

Il est intéressant de comparer certains aspects de la crise algérienne actuelle et plus globalement du monde Arabo-musulman d’aujourd’hui à la crise de l’Espagne des sombres années du général Franco ou à la crise irlandaise des années 1970. Durant cette période de lutte armée, les mouvements violents de guérilla se sont présentés comme le seul « remède » face aux régimes en place. Pourtant, l’Espagne – à l’instar de l’Irlande – ne s’est pacifiée que grâce à des évolutions positives et graduelles sur trois plans :

1- désamorcer les stratégies de guerre civile profondément enracinées par des compromis politiques négociés encouragés par les capitales occidentales. Un processus similaire de négociation a conduit les « radicaux » de l’armée républicaine irlandaise (IRA) – après plusieurs décennies de lutte armée – à cesser le feu le 28 juillet 2005. L'IRA a donc annoncé son intention de poursuivre - par des voies pacifiques et démocratiques - sa quête de réunification de l'Irlande.

2- un effort de coopération et d’intégration qui a favorisé la croissance et le développement de l’Irlande et de l’Espagne.

3- une volonté occidentale plus affirmée de les considérer comme partenaires et associés à part entière.

Peut-on envisager des scénarii semblables pour un pays comme l’Algérie ?

Au delà des effets déclaratoires des réformes, il est impératif de savoir comment amener les différents acteurs en interaction dans ces pays à mettre en place les réformes permettant le développement économique.

Comment faire accepter les réformes à des pays enlisés dans des conflits cruels de conquête ou de préservation du pouvoir ? Comment mettre en place les mesures sur papier et éviter qu’elles se transforment en de simples bavardages ?

De la réponse à ces questions dépend l’avenir de l’Algérie.

En choisissant un changement pacifique et graduel, en consolidant la qualité des institutions, ce qui se traduit concrètement par un engagement efficace vers la mise en place d’un état de droit où la neutralité et le partage des pouvoirs (exécutif, législatif, judicaire) sont respectés, où les droits de propriété sont clairement définis, où les libertés économiques et politiques sont garanties, et enfin en encourageant la mise en place d’institutions politiques et économiques qui procurent aux individus et aux organisations les incitations qui les orienteront vers l’activité productive, la société algérienne mettrait toutes les chances de son coté afin de se développer et prospérer.

Reste à savoir si les clans politico-économiques en action – qui maintiennent des pans entiers de la population algérienne dans la misère et l’oppression depuis plusieurs décennies – en verraient l’intérêt ...

Quelques références bibliographiques :

Aboud H. (2002), La mafia des généraux, Lattès, Paris.

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Annuaire statistique, UNESCO, Paris 1999.