Que Mugabe ne décolle pas !

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image alt text...Rejoice Ngwenya, le 6 décembre 2007-
Kidson Kangwami ou plutôt « KK » comme l'appellent affectueusement ses amis, est un père de famille membre de la paroisse de l'église apostolique de Johane Masowe qui a exercé le métier d'étameur durant la majeure partie de sa vie d'adulte. Il a la trentaine, ce qui signifie que lorsqu'il a commencé l'école en Avril 1980, le président Robert Mugabe avait déjà commencé à prendre le contrôle du Zimbabwe. KK possède une échoppe d'artisan dans une zone qui s'appelle, de manière quelque peu ironique Magaba (les étains vides) sur la périphérie poussiéreuse de Mbare, une des banlieues les plus aniciennes et les plus pauvres de Harare qui aient été la cible de l' Operation Cleanout the Dirt (Opération Nettoyage de la Saleté). Il fait partie de ces centaines de propriétaires d'échoppes qui ont une connaissance de première main des tactiques coercitives de « soutien public » pratiquées par Mugabe. Chaque fois que le Président part ou revient d'une tournée internationale, KK et ses collègues propriétaires d'échoppe dans les zones voisines de Musika (le marché aux légumes) et Mupedzanhamo (« la pauvreté c'est du passé ») sont amenés de force et entassés dans des bus pour donner au leader vieillissant un soutien enthousiaste au fantomatique aéroport international de Harare. La punition immédiate en cas de refus de répondre à l'appel est la saisie de la marchandise par un gang de redoutables gros-bras pro-Mugabe appelés Chipangano .

Alors quand vous dites à KK que le Président se prépare à décoller pour le Portugal pour un Sommet Europe – Afrique, il ne n'envisage pas exactement ce voyage du point de vue du vacarme diplomatique qui a noyé le sous-continent. Par ailleurs, même si les retombées de la joute verbale entre Gordon Brown et Robert Mugabe ne toucheront pas l'échoppe de KK, comme pour des millions d'autres Zimbabwéens, il lui importe que son Président ne décolle pas de Harare. En effet, Mugabe est un grand voyageur et ses sujets sont convaincus que les promenades présidentielles ne font que faire gonfler son compte en banque personnel et son égo. L'homme se déplace avec un large entourage de grios et d'hommes de main dont la prime quotidienne de 1000 dollars US ne fait qu'épuiser les fragiles ressources en devises étrangères du Zimbabwe. Avec une production industrielle qui s'est écroulée de soixante pourcent, une inflation qui s'établira sans doute bientôt à 20.000 %, les citoyens éclairés sont assurés que le petit tour de Mugabe coûte à notre pays non seulement des ressources en devises étrangères vitales pour la nation, mais aussi un déluge malvenu de remontrances diplomatiques.

Les analystes politiques arguent que « kidnapper » KK vers l'aéroport, réquisitionner Air Zimbabwe ainsi que la razzia effectuée sur la Banque Nationale du Zimbabwe ne sont qu'une minuscule part du style détestable de Mugabe en matière de relations publiques. Chaque fois que le leader africain rebelle se voit offrir une opportunité de se racheter dans des réunions internationales, il s'enfonce dans une frénésie psychotique de sottises sur l'impérialisme occidental et le panafricanisme. La plupart des Présidents africains ululaient et applaudissaient à Durban, New York et Kampala quand Mugabe présentait sa perspective pour le moins peu objective du colonialisme britannique. En même temps le Zimbabwe a un cruel besoin d'un représentant qui l'aide à restaurer son image internationale quelque peu ternie ; de façon à attirer des partenaires commerciaux étrangers crédibles. Les récitals du Président Mugabe à l'encontre de George Bush, Tony Blair et John Howard n'amènent pas de pain sur la table de KK. La plupart des Zimbabwéens savent que tant que notre pays vit dans une « isolation misérable », Mugabe sert mieux notre destinée en restant chez lui, se tenant en retrait de la scène internationale pour venir s'il le souhaite se joindre aux queues sans fin pour le pain, comme le reste de « mon peuple ».

Le Président Thabo Mbeki, dont la fin de mandat toute proche sera certainement célébrée par des réceptions à Harare, est considéré comme un voisin malintentionné, profitant seulement du travail d'esclave du Zimbabwe. Plutôt que de remettre en place son infâme protégé, il a convaincu la SADC (la Communauté de Développement d'Afrique Australe) qu'il peut lui-même parler à Mugabe pour lui conseiller d'abandonner la partie. Les Zimbabwéens sont sceptiques. Levy Mwanawasa de Zambie et Festus Mogae du Botswana ont tenté il y a quelques années de ralentir les fantaisies politiques de Mugabe mais sans résultat. Plus récemment le Président Mwanawasa a paradoxalement fait campagne pour que Mubage gaspille encore un peu plus de kérosène pour aller au Portugal. En même temps, les compagnies aériennes nationales de l'Ethiopie, du Royaume-Uni et de la Zambie ont exclu de manière unilatérale le Zimbabwe de leurs destinations régionales du fait de l'indisponibilité de carburant dans le pays en difficulté.

Ainsi la plupart des Zimbabwéens seraient même plutôt ravis que Mugabe se voie interdire l'accès au sommet UE Afrique. Alors que ses hommes de main décérébrés prétendent que c'est une nouvelle opportunité pour lui de défendre les politiques et la souveraineté du Zimbabwe, les gens dans la rue disent qu'il n'a pas fait assez sur le front intérieur pour apaiser les pays occidentaux progressistes. Un « pacte du suicide » entre Mwanawasa et Mugabe est prévisible puisque comme ses homologues au Malawi et au Mozambique, le Président zambien succombe aux polémiques panafricaines d'un dictateur décrépi. Le leader du Malawi Bingu waMutharika de son côté a été marié à une Zimbabwéenne, de telle sorte que la « politique matrimoniale » prend le pas et explique son mutisme.

Le voyage au sommet UE Afrique creuse encore un peu plus les ressources en devises du Zimbabwe alors que les insultes inévitables à l'encontre des leaders occidentaux détériorent encore les relations diplomatiques du Zimbabwe avec des partenaires commerciaux potentiels. Comme on s'y attendait, des images fausses de la situation politique du Zimbabwe sont mises en avant pour tromper à nouveau des leaders africains généralement naïfs. Mais la question que de nombreux Zimbabwéens se posent est celle-ci : si « mon Zimbabwe » est un lieu aussi plaisant, pourquoi le leader vieillissant ne reste-il pas chez lui, plutôt que de se battre pour avoir accès aux podiums mondiaux et s'y défendre ? KK a donc raison d'éprouver ressentiment et impatience à l'annonce du prochain voyage de Mugabe.

Rejoice Ngwenya, Harare, le 7 décembre 2007