Préface

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La société, disaient les économistes du dix-huitième siècle, s’organise en vertu de lois naturelles ; ces lois ont pour essence la Justice et l‘Utilité. Lorsqu’elles sont méconnues, la société souffre ; lorsqu’elles sont pleinement respectées, la société jouit d’un maximum d’abondance, et la justice règne dans les relations des hommes.

Ces lois providentielles sont-elles aujourd’hui respectées ou méconnues ? Les souffrances des masses ont-elles leur source dans les lois économiques qui gouvernent la société ou dans les entraves apportées à l’action bienfaisante de ces lois ? Telle est la question que les événements ont posée.

A cette question, les écoles socialistes répondent tantôt en niant que le monde économique soit, comme le monde physique, gouverné par des lois naturelles ; tantôt en affirmant que ces lois sont imparfaites ou vicieuses, et que les maux de la société proviennent de leurs imperfections ou de leurs vices

Les plus timides concluent qu’il les faut modifier ; les plus audacieux sont d’avis qu’il faut faire table rase d’une Organisation radicalement mauvaise et la remplacer par une Organisation nouvelle.

La base sur laquelle repose tout l’édifice de la société, c’est la propriété ; les socialistes s’efforcent donc d’altérer ou de détruire le principe de la propriété.

Les conservateurs défendent la propriété ; mais ils la défendent mal.

Voici pourquoi.

Les conservateurs sont naturellement partisans du statu quo ; ils trouvent que le monde va bien comme il va, et ils s’épouvantent à la seule idée d’y rien changer. Ils évitent, en conséquence, de sonder les profondeurs de la société, dans la crainte d’y rencontrer des souffrances qui nécessiteraient une réforme quelconque dans les institutions actuelles.

D’un autre côté, ils n’aiment pas les théories, et ils ont peu de foi dans les principes. Ce n’est qu’à leur corps défendant qu’ils engagent une discussion sur la propriété ; on dirait qu’ils redoutent la lumière pour ce principe sacré. A l’exemple de ces chrétiens ignorants et sauvages qui proscrivaient jadis les hérétiques au lieu de les réfuter, ils invoquent la loi, de préférence à la science, pour avoir raison des aberrations du socialisme.

Il m’a semblé que l’hérésie socialiste exigeait une autre réfutation et la propriété une autre défense.

Reconnaissant, avec tous les économistes, la propriété comme la base de l’organisation naturelle de la société, j’ai recherché si le mal dénoncé par les socialistes, et que nul, à moins d’être aveugle ou de mauvaise foi, ne saurait nier, j’ai recherché si ce mal provient, oui ou non, de la propriété.

Le résultat de mes études et de mes recherches a été que les souffrances de la société, bien loin d’avoir leur origine dans le principe de la propriété, proviennent au contraire, d’atteintes directement ou indirectement portées à ce principe.

D’où j’ai conclu que la solution du problème de l’amélioration du sort des classes laborieuses réside dans l’affranchissement pur et simple de la propriété.

Comment le principe de la propriété sert de base à l’organisation naturelle de la société ; comment ce principe n’a pas cessé d’être limité ou méconnu ; quels maux découlent des blessures profondes dont on l’a criblé ; comment enfin l’affranchissement de la propriété restituera à la société son organisation naturelle, organisation équitable et utile par essence, telle est la substance de ces DIALOGUES.

La thèse que j’entreprends de soutenir n’est pas nouvelle ; tous les économistes ont défendu la propriété, et l’économie n’est autre chose que la démonstration des lois naturelles qui ont la propriété pour base. Quesnay, Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say ont passé leur vie à observer ces lois et à les démontrer ; leurs disciples, MM. Mac Culloch, Senior, Wilson, Dunoyer, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, etc., poursuivent avec ardeur la même tâche. Je me suis borné à suivre la voie qu’ils ont tracée.

On trouvera peut-être que j’ai été trop loin, et qu’à force de vouloir me tenir dans le droit chemin des principes, je n’ai pas su éviter l’abîme des chimères et des utopies ; mais il n’importe ! j’ai la conviction profonde que la vérité économique se cache sous ces chimères et sous ces utopies apparentes ; j’ai la conviction profonde que l’affranchissement complet, absolu de la propriété seul peut sauver la société, en réalisant toutes les nobles et généreuses espérances des amis de la justice et de l’humanité.