Chapitre V : De l'augmentation et de la diminution de la valeur des espèces monnayées en dénomination

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Suivant les principes que nous avons établis, les quantités d'argent qui circulent dans le [ 382 ] troc, fixent et déterminent les prix de toutes choses dans un Etat, eu égard à la vitesse ou lenteur de la circulation.

Cependant nous voyons si souvent, à l'occasion des augmentations et diminutions qu'on pratique en France, des changements si étranges, qu'on pourrait s'imaginer que les prix du Marché correspondent plutôt à la valeur nominale des espèces, qu'à leur quantité dans le troc; à la quantité des livres tournois monnaie de compte, plutôt qu'à la quantité des marcs et des onces, et cela paraît directement opposé à nos principes.

Supposons ce qui est arrivé en mil sept cent quatorze, que l'once d'argent ou l'écu ait cours pour cinq livres, et que le Roi publie un Arrêt, qui ordonne la diminution des écus tous les mois pendant vingt mois, c'est-à-dire, d'un pour cent par mois, [ 383 ] pour réduire la valeur numéraire à quatre livres au lieu de cinq livres; voyons quelles en seront naturellement les conséquences, eu égard au génie de la Nation.

Tous ceux qui doivent de l'argent s'empresseront de le payer, pendant les diminutions, afin de n'y pas perdre : les Entrepreneurs et Marchands trouvent une grande facilité à emprunter de l'argent, cela détermine les moins habiles, et les moins accrédités à augmenter leurs entreprises : ils empruntent de l'argent, à ce qu'ils croient, sans intérêt, et se chargent de marchandises au prix courant; ils en haussent même les prix par la violence de la demande qu'ils en font; les vendeurs ont de la peine à se défaire de leurs marchandises contre un argent qui doit diminuer entre leurs mains dans sa valeur numéraire : on se tourne du côté des marchandises des [ 384 ] pays étrangers, on en fait venir des quantités considérables pour la consommation de plusieurs années : tout cela fait circuler l'argent avec plus de vitesse, tout cela hausse les prix de toutes choses, ces hauts prix empêchent l'Etranger de tirer les marchandises de France à l'ordinaire : la France garde ses propres marchandises, et en même temps tire de grandes quantités de marchandises de l'Etranger. Cette double opération est cause qu'on est obligé d'envoyer des sommes considérables d'espèces dans les pays étrangers, pour payer la balance.

Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce désavantage. On voit communément les changes à six et dix pour cent contre la France, dans le courant des diminutions. Les personnes éclairées en France resserrent leur argent dans ces mêmes [ 385 ] temps; le Roi trouve moyen d'emprunter beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions : il propose de se dédommager par une augmentation à la fin des diminutions.

Pour cet effet on commence, après plusieurs diminutions, à resserrer l'argent dans les coffres du Roi, à reculer les paiements, pensions et la paie des armées; dans ces circonstances, l'argent devient extrêmement rare à la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserrées par le Roi et par plusieurs particuliers, que par rapport à la valeur numéraire des espèces, laquelle valeur est diminuée. Les sommes envoyées chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup à la rareté de l'argent, et peu à peu cette rareté est cause qu'on offre les magasins de marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargés à cinquante et soixante pour [ 386 ] cent à meilleur marché qu'elles n'étaient du temps des premières diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on trouve à peine assez d'argent pour envoyer au marché; plusieurs Entrepreneurs et Marchands font banqueroute, et leurs marchandises se vendent à vil prix.

Alors le Roi augmente derechef les espèces, met l'écu neuf, ou l'once d'argent de la nouvelle fabrique, à cinq livres, il commence à payer avec ces nouvelles espèces les troupes et les pensions : les vieilles espèces sont mises hors de la circulation, et ne sont reçues qu'à la Monnaie à plus bas prix numéraire; le Roi profite de la différence.

Mais toutes les sommes de nouvelles espèces qui sortent de la Monnaie ne rétablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation : les sommes resserrées toujours par des particuliers, et [ 38 7] celles qu'on a envoyées dans le pays étranger, excèdent de beaucoup la quantité de l'augmentation numéraire sur l'argent qui sort de la Monnaie.

Le grand marché des marchandises en France commence à y attirer l'argent de l'Etranger, qui les trouvant à cinquante et soixante pour cent, et à plus bas prix, envoie des matières d'or et d'argent en France pour les acheter : par ce moyen l'Etranger qui les fait porter à la Monnaie se dédommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matières : il trouve le double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achète; et la perte de la taxe de la monnaie tombe réellement sur les François dans la vente des marchandises qu'ils font à l'Etranger. Ils ont des marchandises pour la consommation de plusieurs années : ils revendent aux Hollandais, par exemple, [ 388 ] les épiceries qu'ils avaient tirées d'eux-mêmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avaient payé. Tout ceci se fait lentement l'Etranger ne se détermine à acheter ces marchandises dé France que par rapport au grand marché; la balance du commerce qui était contre la France, au temps des diminutions, se tourne en sa faveur dans le temps de l'augmentation, et le Roi peut profiter de vingt pour cent ou plus sur toutes les matières qui entrent en France, et qui se portent à la Monnaie. Comme les Etrangers doivent à présent la balance du commerce à la France, et qu'ils n'ont point chez eux des espèces de la nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matières et vieilles espèces à la Monnaie, pour avoir des nouvelles espèces pour payer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent à la France, ne provient [ 389 ] que des marchandises qu'ils en tirent à vil prix.

La France est partout la dupe de ces opérations, elle paie des prix bien hauts pour les marchandises étrangères lors des diminutions, elle les revend à vil prix lors de l'augmentation aux mêmes Etrangers : elle vend à vil prix ses propres marchandises, qu'elle avait tenues si haut lors des diminutions, ainsi il serait difficile que toutes les espèces qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors de l'augmentation.

Si l'on falsifie les espèces de la nouvelle fabrique chez l'Etranger, comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent que le Roi établit pour la taxe de la monnaie c'est autant de gagné pour l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France.

[ 390 ] Le Roi fait un profit considérable par la taxe de la monnaie, mais il en coûte le triple à la France pour lui faire trouver ce profit.

On comprend bien que dans les temps qu'il y a une balance courante de commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en état de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle fabrication d'espèces et par une augmentation de leur valeur numéraire. Mais si la balance du commerce était contre la France, lors de cette nouvelle fabrication, et augmentation, elle n'aurait pas de succès, et le Roi n'en tirerait pas un grand profit : la raison est que dans ces circonstances, on est obligé d'envoyer constamment de l'argent chez l'Etranger. Or l'écu vieux est aussi bon dans les pays étrangers que l'écu de la nouvelle fabrique : cela étant les [ 391 ] Juifs et Banquiers donneront une prime ou bénéfice entre quatre yeux pour les vieilles espèces, et le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la Monnaie ne les y portera pas. On ne lui donne à la Monnaie qu'environ quatre livres de son écu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre livres cinq sols et puis quatre livres dix, et finalement quatre livres quinze : voila comment il peut arriver qu'une augmentation des espèces manque de succès; cela ne peut guère arriver lorsqu'on fait l'augmentation après des diminutions indiquées, parce qu'alors la balance se tourne naturellement en faveur de la France, de la manière que nous l'avons expliqué.

L'expérience de l'augmentation de l'année 1726, peut servir à confirmer tout ceci, les diminutions qui avaient précédé cette augmentation furent faites [ 39 2] tout d'un coup sans avoir été indiquées, cela empêcha les opérations ordinaires des diminutions, cela empêcha que la balance du commerce ne se tournât fortement en faveur de la France lors de l'augmentation de l'année 1726, aussi peu de personnes portèrent leurs vieilles espèces à la Monnaie, et on fut obligé d'abandonner le profit de la taxe qu'on avait en vue.

Il n'est pas de mon sujet d'expliquer les raisons des Ministres pour diminuer les espèces tout d'un coup, ni celles qui les trompèrent dans le projet de l'augmentation de l'année 1726; je n'ai voulu parler des augmentations et diminutions en France que parce que les effets qui en résultent quelquefois semblent combattre les principes que j'ai établis, que l'abondance ou la rareté de l'argent dans un Etat, hausse ou baisse les prix de toutes choses à proportion.

[ 393 ] Après avoir expliqué les effets des diminutions et augmentations des espèces, pratiquées en France, Je soutiens qu'elles ne détruisent ni n'affaiblissent mes principes car si l'on me dit que ce qui coûtait vingt livres ou cinq onces d'argent avant les diminutions indiquées, ne coûte pas même quatre onces ou vingt livres de la nouvelle fabrique lors de l'augmentation; j'en conviendrai sans m'écarter de mes principes, parce qu'il y a moins d'argent dans la circulation qu'il n'y en avait avant les diminutions, comme je l'ai expliqué. L'embarras du troc dans les temps et opérations dont nous parlons, cause des variations dans les prix des choses, et dans celui de l'intérêt de l'argent qu'on ne saurait prendre pour règle dans les principes ordinaires de la circulation et du troc.

Le changement de la valeur [ 394 ] numéraire des espèces a été dans tous les temps l'effet de quelque misère ou disette dans l'Etat, ou bien celui de l'ambition de quelque Prince ou Particulier. L'an de Rome 157, Solon augmenta la valeur numéraire des drachmes d'Athènes, après une sédition, et abolition des dettes. Entre l'an 490 et 512 de Rome, la République Romaine augmenta par plusieurs fois la valeur numéraire de ses monnaies de cuivre, de façon que leur as est venu à en valoir six. Le prétexte était de subvenir aux besoins de l'Etat, et d'en payer les dettes, accrues par la première guerre Punique : cela ne laissa pas de causer bien de la confusion. L'an 663, Livius Drusus, Tribun du peuple, augmenta la valeur numéraire des espèces d'argent d'un huitième, en affaiblissant leur titre d'autant : ce qui donna lieu aux Faux-monnayeurs de mettre la confu- [ 395 ] sion dans le troc. L'an 712, Marc Antoine dans son Triumvirat, augmenta la valeur numéraire de l'argent, de cinq pour cent, pour subvenir aux besoins du Triumvirat, en mettant du fer avec l'argent. Plusieurs Empereurs dans la suite ont affaibli ou augmenté la valeur numéraire des espèces : les Rois de France en ont fait autant en différents temps; et c'est ce qui est cause que la livre tournois, qui valait ordinairement une livre pesant d'argent, est venue à si peu de valeur. Cela n'a jamais manqué de causer du désordre dans les Etats : il importe peu ou point du tout quelle soit la valeur numéraire des espèces, pourvu qu'elle soit permanente : la pistole d'Espagne vaut neuf livres ou florins en Hollande, environ dix-huit livres en France, trente-sept livres dix sols à Venise, cinquante livres à Parme : on [ 396 ] échange dans la même proportion les valeurs entre ces différents pays. Le prix de toutes choses augmente insensiblement lorsque la valeur numéraire des espèces augmente, et la quantité actuelle en poids et titre des espèces, eu égard à la vitesse de la circulation, est la base et la règle des valeurs. Un Etat ne gagne ni ne perd par l'augmentation ou diminution de ces espèces, pendant qu'il en conserve la même quantité, quoique les particuliers puissent gagner ou perdre par la variation, suivant leurs engagements. Tous les peuples sont remplis de faux préjugés et de fausses idées sur la valeur numéraire de leurs espèces. Nous avons fait voir dans le chapitre des changes que la règle constante en est le prix et le titre des espèces courantes des différents pays, marc pour marc, et once pour once : si une aug- [ 397 ] mentation ou diminution de la valeur numéraire change pour quelque temps cette règle en France, ce n'est que pendant un état de crise et de gêne dans le commerce : on revient toujours peu à peu à l'intrinsèque; on y vient nécessairement dans les prix du marché autant que dans les changes avec l'Etranger.