Chapitre Dixième et Dernier : Des causes de l'augmentation et de la diminution de l'intérêt de l'argent, dans un Etat

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C'est une idée et reçue de tous ceux qui ont écrit sur le commerce, que l'augmen- [ 283 ] tation de la quantité de l'argent effectif dans un Etat y diminue le prix de l'intérêt, parce que lorsque l'argent abonde, il est plus facile d'en trouver à emprunter. Cette idée n'est pas toujours vraie ni juste. Pour s'en convaincre, il ne faut que se souvenir qu'en l'année 1720, presque tout l'argent d'Angleterre fut apporté à Londres, et que par-dessus cela, le nombre des billets qu'on mit sur la place accéléra le mouvement de l'argent d'une manière extraordinaire.

Cependant cette abondance d'argent et de circulation au lieu de diminuer l'intérêt courant qui était auparavant à cinq pour cent, et au-dessous, ne servit qu'à en augmenter le prix, qui fut porté à cinquante et soixante pour cent. Il est facile de rendre raison de cette augmentation du prix de l'intérêt, par les principes et les causes de l'in- [ 284 ] terêt, que j'ai établies dans le chapitre précédent La voici, tout le monde était devenu Entrepreneur dans le système de la Mer du Sud, et demandait à emprunter de l'argent pour acheter des Actions, comptant de faire un profit immense au moyen duquel il pourrait aisément payer ce haut prix d'intérêt.

Si l'abondance d'argent dans l'État vient par les mains de gens qui prêtent, elle diminuera sans doute l'intérêt courant en augmentant le nombre des prêteurs : mais si elle vient par l'entremise de personnes qui dépensent elle aura l'effet tout contraire, et elle haussera le prix de l'intérêt en augmentant le nombre des Entrepreneurs qui auront à travailler au moyen de cette augmentation de dépense, et qui auront besoin d'emprunter pour fournir à leur entreprise, dans toutes les classes d'intérêts.

[ 285 ] L'abondance ou la disette d'argent dans un État, hausse toujours ou baisse les prix de toutes choses dans les altercations du troc, sans avoir aucune liaison nécessaire avec le prix de l'intérêt, qui peut très bien être haut dans les États où il y a abondance d'argent, et bas dans ceux ou l'argent est plus rare : haut où tout est cher, et bas où tout est à grand marché : haut à Londres, et bas à Gênes.

Le prix de l'intérêt hausse et baisse tous les jours sur de simples bruits, qui tendent à diminuer ou à augmenter la sûreté des Préteurs, sans que le prix des choses dans le troc soit altéré pour cela.

La source la plus constante d'un intérêt haut dans un État, est la grande dépense des Seigneurs et des Propriétaires de terres, ou des autres Gens riches. Les Entrepreneurs et maîtres Ar [ 286 ] tisans, sont dans l'habitude de fournir de grosses Maisons dans toutes les branches de leur dépense. Ces Entrepreneurs ont presque toujours besoin d'emprunter de l'argent pour les fournir : et lorsque les Seigneurs consomment leurs revenus par avance et empruntent de l'argent, ils contribuent doublement à hausser le prix de l'intérêt.

Au contraire, lorsque les Seigneurs de l'État vivent d'économie, et achètent de la première main autant qu'ils le peuvent, ils se font procurer par leurs Valets beaucoup de choses sans qu'elles passent par les mains des Entre preneurs, ils diminuent les profits et le nombre des Entrepreneurs dans l'État, et par conséquent le nombre des Emprunteurs, et encore le prix de l'intérêt, parce que ces sortes d'entrepreneurs travaillant sur leurs propre fonds n'em [ 287 ] pruntent que le moins qu'ils peuvent, et en se contentant d'un petit gain empêchent ceux qui n'ont point de fonds de s'ingérer dans les entreprises en empruntant. Voilà aujourd'hui la situation des Républiques de Gênes et de Hollande, où l'intérêt est quelquefois à deux pour cent, et au-dessous dans la plus haute classe; au lieu qu'en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne, en Angleterre et en d'autres États, la facilité et la dépense des Seigneurs et des Propriétaires de terres entretiennent toujours les Entrepreneurs et maîtres Artisans de l'État dans l'habitude de ces gros gains, au moyen desquels ils ont de quoi payer un intérêt haut, et encore plus lorsqu'ils tirent tout de l'Etranger avec risque pour les entreprises.

Lorsque le Prince ou l'État fait une grosse dépense comme [ 288 ] en faisant la guerre, cela hausse le prix de l'intérêt par deux raisons : la première est que cela multiplie le nombre des Entrepreneurs par plusieurs nouvelles entreprises considérables de fournitures pour la guerre, et par conséquent les emprunts. La seconde est par rapport au plus grand risque que la guerre entraîne toujours.

Au contraire, la guerre finie, les risques diminuent, le nombre des Entrepreneurs diminue, et les Entrepreneurs même de la guerre cessant de l'être, diminuent leurs dépenses, et deviennent prêteurs de l'argent qu'ils ont gagné. Dans cette situation, si le Prince ou l'État offre de rembourser une partie de ses dettes, il diminuera considérablement le prix de l'intérêt; et cela aura un effet plus certain, s'il est en état de payer réellement une partie de la dette [ 289 ] sans emprunter d'un autre côté, parce que les remboursements augmentent le nombre des prêteurs dans la plus haute classe de l'intérêt, et que cela pourra influer sur les autres classes.

Lorsque l'abondance d'argent dans l'État est introduite par une balance constante de commerce, cet argent passe d'abord par les mains des Entrepreneurs; et encore qu'il augmente la consommation, il ne laisse pas de diminuer le prix de l'intérêt, à cause que la plupart des Entrepreneurs acquièrent alors assez de fond pour conduire leur commerce sans argent, et même deviennent prêteurs des sommes qu'ils ont gagnées au-delà de celles qu'il faut pour conduire leur commerce. S'il n'y a pas dans l'État un grand nombre de Seigneurs et de Gens riches qui fassent une grosse dépense, dans [ 290 ] ces circonstances l'abondance de l'argent ne manquera pas de diminuer le prix de l'intérêt, autant qu'elle augmentera le prix des denrées et des marchandises dans le troc. Voilà ce qui arrive d'ordinaire dans les Républiques qui n'ont guère de fond ni de terres considérables, et qui ne s'enrichissent que par le commerce étranger. Mais dans les États qui ont un grand fond et des Propriétaires de terres considérables, l'argent qui s'introduit par le commerce avec l'Etranger augmente leur rente, et leur donne moyen de faire une grande dépense qui entretient plusieurs Entrepreneurs et plusieurs Artisans, outre ceux qui maintiennent le commerce avec l'Etranger : cela soutient toujours un haut intérêt, malgré l'abondance de l'argent.

Lorsque les Seigneurs et les [ 291 ] Propriétaires de terres se ruinent par leurs dépenses extravagantes, les prêteurs d'argent qui ont des hypothèques sur leurs terres, en attrapent souvent la propriété absolue; et il peut bien arriver dans l'État que les prêteurs soient créanciers de beaucoup plus d'argent qu'il n'y en circule : auquel cas on peut les regarder comme Propriétaires subalternes des terres et des denrées qu'on hypothèque pour leur sûreté. Que si cela n'a pas lieu, leurs capitaux se perdront par les banqueroutes.

De même on peut considérer les Propriétaires des Actions et des fonds publics, comme Propriétaires subalternes des revenus de l'État qu'on emploie à payer leurs intérêts. Mais si la législature était obligée par les besoins de l'État d'employer ses revenus à d'autres usages, les [ 292 ] Actionnaires ou Propriétaires de fonds publics perdraient tout, sans que l'argent qui circule dans l'État fût diminué pour cela d'un seul liard.

Si le Prince ou les Administrateurs de l'État veulent régler le prix de l'intérêt courant par des lois, il faut en faire le règlement sur le pied du prix courant du Marché dans la plus haute classe, ou approchant : autrement la loi sera inutile, parce que les Contractants, qui suivront la règle des altercations, ou le prix courant réglé par la proportion des Prêteurs aux Emprunteurs, feront des marchés clandestins; et cette contrainte de la loi ne servira qu'à gêner le commerce et à hausser le prix de l'intérêt, au lieu de le fixer. Autrefois les Romains, après plusieurs lois pour restreindre l'intérêt, en firent une autre pour défendre [ 293 ] absolument de prêter de l'argent. Cette loi n'est pas plus de succès que les précédentes. La loi que fit Justinien pour restreindre les Gens de qualité à ne prendre que quatre pour cent, ceux d'un ordre inférieur six pour cent, et les Gens de commerce huit pour cent, était également plaisante et injuste, tandis qu'il n'était pas défendu de faire cinquante et cent pour cent de profit par toutes sortes d'entreprises.

S'il est permis et honnête à un Propriétaire de terre de donner une Ferme à haut prix à un Fermier indigent, au hasard d'en perdre toute la rente d'une année, il semble qu'il devrait être permis au Prêteur de prêter son argent à un Emprunteur nécessiteux, au hasard de perdre non seulement son intérêt ou profit, mais encore son capital, et stipuler tel intérêt que l'autre con [ 294 ] sentira volontairement de lui accorder; il est vrai que les prêts de cette nature font plus de malheureux qui en emportant les capitaux aussi bien que l'intérêt, sont plus dans l'impuissance de se relever, que le Fermier qui n'emporte pas la terre : mais les lois pour les banqueroutes étant assez favorables aux Débiteurs pour les mettre en état de se relever, il semble qu'on devrait toujours accommoder les lois de l'intérêt au prix du marché, comme on fait en Hollande.

Les prix courants de l'intérêt dans un État, semblent servir de base et de règle pour les prix de l'achat des terres. Si l'intérêt courant est à cinq pour cent, qui répond au denier vingt, le prix des terres devrait être de même : mais comme la propriété des terres donne un rang et une [ 295 ] certaine Juridiction dans l'État, il arrive que lorsque l'intérêt est au denier vingt, le prix des terres est au denier vingt-quatre ou vingt-cinq, quoique les hypothèques sur les mêmes terres ne passent guères le prix courant de l'intérêt.

Après tout, le prix des terres, comme tous les autres prix, se règle naturellement par la proportion des Vendeurs aux Acheteurs, etc.; et comme il se trouvera beaucoup plus d'Acquéreurs à Londres, par exemple, que dans les Provinces, et que ces Acquéreurs qui résident dans la Capitale, aimeront mieux acheter des terres dans leur voisinage que dans les Provinces éloignées, il arrivera qu'ils aimeront mieux acheter des terres voisines au denier trente ou trente-cinq, que celles qui sont éloignées au denier vingt-cinq ou [ 296 ] vingt-deux. Il y a souvent d'autres raisons de convenances qui influent sur le prix des terres, et qu'il n'est pas nécessaire de marquer ici, parce qu'elles ne détruisent pas les éclaircissements que nous avons donnés sur la nature de l'intérêt.

Fin de la seconde Partie.