Chapitre XIV : Les humeurs, les modes et les façons de vivre du Prince...

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Si le Propriétaire d'une grande terre (que je veux considérer ici comme s'il n'y en avait aucune autre au monde) la fait cultiver lui-même, il suivra sa fantaisie dans les usages auxquels il l'emploiera. 1°. Il en emploiera nécessairement une partie en grains pour la subsistance de tous les Laboureurs, Artisans et Inspecteurs qui doivent travailler pour lui; et une autre portion pour nourrir les Bœufs, les Mou- [ 77 ] tons et les autres Animaux nécessaires pour leur habillement et leur nourriture, ou pour d'autres commodités, suivant la façon dont il veut les entretenir; 2°. il mettra une portion de sa terre en parcs, jardins et arbres fruitiers, ou en vignes, suivant son inclination, et en prairies pour l'entretien des Chevaux dont il se servira pour son plaisir, etc.

Supposons maintenant que pour éviter tant de soins et d'embarras, il fasse un calcul avec les Inspecteurs de ses Laboureurs; qu'il leur donne des Fermes ou portions de sa terre; qu'il leur laisse le soin d'entretenir à l'ordinaire tous ces Laboureurs dont ils avaient l'inspection, de manière que ces Inspecteurs, devenus ainsi Fermiers ou Entrepreneurs, cèdent aux Laboureurs, pour le travail de la terre ou ferme, un autre tiers du produit, tant pour leur nourriture que [ 78 ] pour leur habillement et autres commodités, telles qu'ils les avaient lorsque le Propriétaire faisait conduire le travail: supposons encore que le Propriétaire fasse un calcul avec les Inspecteurs des Artisans, pour la quantité de nourriture, et pour les autres commodités qu'on leur donnait; qu'il les fasse devenir Maîtres artisans; qu'il règle une mesure commune, comme l'argent, pour fixer le prix auquel les Fermiers leur céderont la laine, et celui auquel ils lui fourniront le drap, et que les calculs de ces prix soient réglés de manière que les Maîtres artisans aient les mêmes avantages et les mêmes douceurs qu'ils avaient à peu près lorsqu'ils étaient Inspecteurs, et que les Compagnons artisans aient aussi le même entretien qu'auparavant: le travail des Compagnons artisans sera réglé à la journée ou à la pièce; les [ 79 ] marchandises qu'ils auront faites, soit chapeaux, soit bas, souliers, habits, etc. seront vendues au Propriétaire, aux Fermiers, aux Laboureurs et aux autres Artisans réciproquement à un prix qui laisse à tous les mêmes avantages dont ils jouissaient; et les Fermiers vendront, à un prix proportionné, leurs denrées et matériaux.

Il arrivera d'abord que les Inspecteurs devenus Entrepreneurs deviendront aussi les maîtres absolus de ceux qui travaillent sous leur conduite, et qu'ils auront plus de soin et d'agrément en travaillant ainsi pour leur compte. Nous supposons donc qu'après ce changement tous les Habitants de cette grande terre subsistent tout de même qu'auparavant; et par conséquent je dis qu'on emploiera toutes les portions et Fermes de cette grande terre, aux mêmes usages aux- [ 80 ] quels on les employait auparavant.

Car si quelques-uns des Fermiers semaient dans leur Ferme ou portion de terre plus de grains qu'à l'ordinaire, il faudra qu'ils nourrissent un plus petit nombre de Moutons, et qu'ils aient moins de laine et moins de viande de mouton à vendre; par conséquent il y aura trop de grains et trop peu de laine pour la consommation des Habitants. Il y aura donc cherté de laine, ce qui forcera les Habitants à porter leurs habits plus longtemps qu'à l'ordinaire; et il y aura grand marché de grains et un surplus pour l'année suivante. Et comme nous supposons que le Propriétaire a stipulé en argent le paiement du tiers du produit de la Ferme, qu'on doit lui payer, les Fermiers qui ont trop de blé et trop peu de laine, ne pas en état de lui payer sa rente. S'il [ 81 ] leur fait quartier, ils auront soin l'année suivante d'avoir moins de blé et plus de laine; car les Fermiers ont toujours soin d'employer leurs terres au produit des denrées, qu'ils jugent devoir rapporter le plus haut prix au Marché. Mais si dans l'année suivante ils avaient trop de laine et trop peu de grains pour la consommation, ils ne manqueront pas de changer d'année en année l'emploi des terres, jusqu'à ce qu'ils puissent parvenir à proportionner à peu près leurs denrées à la consommation des Habitants. Ainsi un Fermier qui a attrapé à peu près la proportion de la consommation, mettra une portion de sa ferme en Prairie, pour avoir du foin, une autre pour les grains, pour la laine, et ainsi du reste; et il ne changera pas de méthode, à moins qu'il ne voie quelque variation considérable dans la consommation; mais [ 82 ] dans l'exemple présent nous avons supposé que tous les Habitants vivent à peu près de la même façon, qu'ils vivotent lorsque le Propriétaire faisait lui-même valoir sa terre, et par conséquent les Fermiers emploieront les terres aux mêmes usages qu'auparavant.

Le Propriétaire, qui a le tiers du produit de la terre à sa disposition, est l'Acteur principal dans les variations qui peuvent arriver à la consommation. Les Laboureurs et Artisans qui vivent au jour la journée, ne changent que par nécessité leurs façons de vivre; s'il y a quelques Fermiers, Maîtres artisans, ou autres Entrepreneurs accommodés, qui varient dans leur dépense et consommation, ils prennent toujours pour modèle les Seigneurs et Propriétaires des terres. Ils les imitent dans leur habillement, dans leur cuisine, et dans leur [ 83 ] façon de vivre. Si les Propriétaires se plaisent à porter de beau linge, des soieries, ou de la dentelle, la consommation de ces marchandises sera plus forte que celle que les Propriétaires font sur eux.

Si un Seigneur, ou Propriétaire, qui a donné toutes ses Terres à ferme, prend la fantaisie de changer notablement sa façon de vivre; si par exemple il diminue le nombre de ses Domestiques, et augmente celui de ses Chevaux; non seulement ses Domestiques seront obligés de quitter la Terre en question, mais aussi un nombre proportionné d'artisans et de Laboureurs qui travaillaient à procurer leur entretien: la portion de terre qu'on employait à entretenir ces Habitants, sera employée en Prairies pour les Chevaux d'augmentation, et si tous les Propriétaires d'un État faisaient de même, [ 84 ] ils multiplieraient bientôt le nombre des Chevaux, et diminueraient celui des Habitants.

Lorsqu'un Propriétaire a congédié un grand nombre de Domestiques, et augmenté le nombre de ses Chevaux, il y aura trop de blé pour la consommation des Habitants, et par conséquent le blé sera à bas prix, au lieu que le foin sera cher. Cela fera que les Fermiers augmenteront leurs Prairies, et diminueront la quantité de blé pour se proportionner à la consommation. C'est ainsi que les humeurs ou façons des Propriétaires déterminent l'emploi qu'on fait des terres, et occasionnent les variations de la consommation qui causent celles du prix des Marchés Si tous les Propriétaires de terres, dans un État, les faisaient valoir eux-mêmes, ils les emploieraient à produire ce qui leur plairait; et comme les variations [ 85 ] de la consommation sont principalement causées par leurs façons de vivre, les prix qu'ils offrent aux Marchés, déterminent les Fermiers à toutes les variations qu'ils font dans l'emploi et l'usage des terres.

Je ne considère pas ici la variation des prix du Marché qui peut survenir de l'abondance ou de la stérilité des années, ni la consommation extraordinaire qui peut arriver par des Armées étrangères ou par d'autres accidents, pour ne point embarrasser ce sujet; ne considérant un État, que dans sa situation naturelle et uniforme.